ENTREVUE AVEC CARL SCHLOSSER

Nous nous connaissons depuis 1987 lors d’une épreuve terrible, engagés pour une tournée estivale par un chanteur tyrannique et déséquilibré. Dans la difficulté nous avons vite appris à nous apprécier et nous entraider.Né le 3 décembre 1963, Carl Schlösser flûtiste saxophoniste et surtout catalyseur d’émotions, a bien voulu que j’écrive notre échange, pour le Canard du pianiste, pour vous        

  A 14 ans, je cherchais à jouer avec des gens. Pour moi c’était ça la musique et non les cours du conservatoire qui consistaient à jouer les partitions de la méthode de flûte traversière devant mon professeur. La première réponse que j’ai donnéé a été l’achat d’une guitare électrique. J’ai fait du rock, je me suis enfermé dans ma chambre, mon père était furax ! Mais à 15 ans mes parents m’ont inscrit à l’IACP. C’était l’école de jazz la plus médiatisée, ils pensaient bien faire.

eulry11.jpg On y prônait la négation de toute tradition.

 Certes il y régnait aussi un caporalisme qui contredisait l’appellation «free» jazz qu’on y revendiquait. J’ai un bon souvenir du directeur Alan Silva et son big band. «Celestrian communication orchestra» mais quand on m’a confié de relayer les profs de flûte qui avaient trop d’élèves et que j’ai eu le malheur de montrer ce qu’était un blues, on m’a prit à part «C’est pas ce qu’on enseigne ici.». Alors en 1982 je suis parti.

eulry11.jpg Entre-temps, avec Pierre Faure, Serge Adam Philippe Selam, Jacques Marugg tu avais co-fondé «Quoi de neuf docteur ?» Orchestre de 10 musiciens. La musique était entraînante.

 Oui au début mais en 1987 quand ça a pris une tournure « musique improvisée européenne » on s’est retrouvé avec des partitions sur scène. Ca manquait de spontanéité. J’ai arrêté. Entre temps j’avais aussi tourné à trois flûtistes avec Pierre Faure, et Earldridge Hansberry.carlflute.jpg

eulry11.jpg Est-ce que ces formations tournaient beaucoup ?

 Pas assez pour ne faire que ça, je donnais des cours à Sucy en Brie également pour subsister, avec plaisir d’ailleurs, j’aime partager. Comme je ne fait pas beaucoup de pédagogie j’y prends toujours plaisir. En 1987, suite à ta rencontre j’ai fondé X trio avec Jane X et un certain Fabrice Eulry. Un trio sans basse ni batterie mais avec un pianiste qui remplaçait avantageusement les deux ! Jane une chanteuse américaine avec une voix atypique et une grande connaissance du blues, de tous les blues. Nous avons beaucoup joué et il y a de merveilleux souvenirs. J’en ris encore quand tu me les remémores avec ta memoire de chameau.

eulry11.jpg Là encore cela ne suffisait pas pour vivre et quand Claude Bolling t’a offert de rentrer dans son orchestre X trio s’est arrêté tout naturellement.Tu m’as dit que tu étais trop jeune et que tu n’étais pas préparé pour encaisser la violence du monde de la variété en marge duquel Claude Bolling évoluait. Par son biais tu as joué avec des gens très populaires autour de qui la pression était grande Guy Marchand, Jerry Lewis, Ray Charles. Comment peux-tu expliquer aux lecteurs de ce site que la montée dans la notoriété ne s’apparente pas à une montée au paradis ?

 Avec Bolling j’avais encore un bouclier, c’est quand mon nom est monté que j’ai été dans le malaise. J’aime l’intimité parce qu’on y trouve l’authenticité des rapports humains; c’est imcompatible avec ce tourbillon parisien dans lequel j’étais pris.

eulry11.jpg Début 1991 un technicien de Claude Bolling voulant devenir producteur te fit enregistrer ton premier disque sous ton nom : «Back to live» Ce fut aussi mon premier disque tout court puisque tu m’avais choisi comme pianiste.

backtolive.jpg backtolive.jpgbacktolive.jpgbacktolive.jpgbacktolive.jpgbacktolive.jpg … Le disque « Back to live » fut enregistré au Petit-Journal Montparnasse en janvier 1991. Le disque était double : le trio Colas tout d’abord avec Nicolas Montier, puis l’autre saxophoniste tenor, Carl Schlosser avec son quartet, puis un morceau tous ensemble en hommage au jeune contrebassiste Pascal Chebel qui aurait du enregistrer avec nous si le destin n’avait pas arrêté l’ascencion de ce contrebassiste que tout le monde commençait à s’arracher. Le soir de l’enregistrement, la salle était bondée. Le disque avait été bien promu, et pour une fois les journalistes s’étaient déplacés. Mais le drame pour le trio Colas fut la dissipation du public au début de la soirée, restauration oblige. Cet orchestre réenregistra donc, au Flamingo, bar éphémère de St Michel où l’on put cependant entendre des musiciens fabuleux, de François Rilhac à Patrick Saussois, entre 1990 et 1992.

 Nous avons partagé ce disque avec le trio Colas de Nicolas Montier. Mon nouveau quartet comprenait aussi le batteur de Claude Bolling Vincent Cordelette. Hélas, quelques temps avant d’enregistrer, le contrebassiste Pascal Chebel mourru d’un accident de la route en rentrant de jouer avec nous.

eulry11.jpg Nous étions boulerversés en jouant pour lui à son enterrement.

 Jean-Pierre Rebillard l’a remplacé. Et a fait un beau boulot. Nous avons beaucoup joué pour la danse au Caveau de La huchette, au Slow-club, j’invitais alors un autre saxophoniste, mon ami mon «frère»Philippe Chagne, nous jouillions du honky-tonk

.carletdany.jpg Carl Schlosser, au caveau de La Huchette avec Dany Doriz          .carlaffiche.jpg

eulry11.jpg Ta recherche du Graal te poussa alors dans une autre direction, tu a largué cette vie en pleine prospérité. Ton étoile montait sans cesse, le saxo était à la mode, mais tu as tiré le rideau. Peux-tu expliquer quelle force motive une telle decision à ceux qui ne comprennent pas ce comportement qui peut leur sembler destructeur ? 

 Je voulais fuir ce côté scolaire, et j’étais impréparé à prendre autant de coups. Me prouver que j’étais capable de faire du bebop du hard bop, sachant pertinement que je n’en voulais pas, que c’était une autre illusion, un académisme de plus. Au duc des lombards, je voulais aller jusqu’au bout de l’absurdité. J’ai souffert alors d’autres choses. La jalousie de musiciens allant voir le patron quand je jouais au Duc des lombards «C’est pas un club de blues ici».Moi je les enquiquinais «je joue avec Wild Bill Davis avec Ray Charles (mais les connaissent-ils ?!) Il y a eu aussi les directeurs de festival qui imposent les gens avec qui j’allais jouer, ceux qui ont mis deux ans à m’engager et qui ralent parce qu’entre temps mon projet musical a évolué. Mais tout ça n’est rien à côté de la sensation d’être un

robot, mon jeu était devenu mécanique et je passais ma vie dans les transports, confronté à des gens qui vous reçoivent dans des festivals trop gros en ne vous parlant que des autres artistes qu’ils ont programmé et dont la présence prestigieuse les valorise (c’est à dire qu’ils ne vous parlent que d’eux-mêmes ) : «on a eu untel» «on a fait untel» «c’était géant» qu’est-ce qu’il en savent ? Forcément une « tête d’affiche » chez eux, ça ne peut-être que géant.

Un jour après un gros festival, je suis rentré chez moi miné, j’ai décidé de répondre à chaque proposition que je n’étais pas libre et je n’ai fait que quelques concerts avec des gens de confiance, avec qui je savais que ce serait magique.

eulry11.jpg Et tu as fait de la prise de son chez toi.

 Les musiciens se sont précipités pour enregistrer chez moi.J’ignorais que cela me permettrait de vivre dans l’aisance si vite. J’ai surtout vu le recul que cela me donnerait. J’entendais tout et quand je pouvais me le permettre je faisais des remarques et peu à peu, avec la confiance des musiciens, je glissais un peu vers le rôle de réalisateur.carl1.jpg

eulry11.jpg Tu avais de la crédibilité !

 Avec ceux qui m’appréciaient, ça faisait la sélection naturellement !

eulry11.jpg C’était vers 1995. Tu restais dans la pratique instrumentale cependant. J’ai pu te convaincre de monter sur scène pour une de mes premières «Nuits du Ragtime» nous avons joué une réduction pour piano et flûte de la suite américaine de Julien Porret : exécution et enregistrement inédits ! En 1995 tu as fais du cirque avec le pianiste Franck Jacquart, huit ans après notre rencontre pour une tournée estivale dans des caravanes c’était un retour aux sources. Tu parlais de ce nouveau projet comme d’un rêve et vous l’avez vécu comme tel.

 J’ai écrit alors la musique d’un spectacle qui s’appelait amor et captus et je suis parti faire du cirque ! Je voulais partager la musique avec d’autres disciplines artistiques et ne plus jouer dans les clubs.

eulry11.jpg Un phénomène sociologique dont internet n’est pas la seule cause, a fait qu’au début des années 2000 beaucoup de gens, dont des musiciens, ont déserté Paris. Tu en as a fait partie sans regret toi, qui est pourtant parisien… En venant dans cette région (Saintes),  j’ai constaté qu’il y a un beau réseau de gens actifs et bienfaisants. Des musiciens comme Michel Boudjéma, Jean Dufour, l’abbé Fougerai, des mécènes comme Brigitte et Christian Doublé qui ont même réussi à faire venir Monty Alexander qui est tombé amoureux de la région. Et à Vaux sur mer tu as réussi à créer un festival qui dure en surmontant les inerties administratives.

carllagamine.jpg Ecoutez et regardez Carl improviser sur sa composition La gamine : http://www.youtube.com/watch?v=H1SrJyXthMs

 Je suis en train de réaliser que je marche à l’instinct et que c’est cet instinct qui me donne la force d’enchaîner des choses aussi différentes.

    Mais quand il les a posées je travaille de façon cartésienne.  Je ne peux faire de plan de carrière, je ne suis pas un homme de hiérarchie, de concepts, mais de terrain. Je ne peux pas dessiner moi-même de trame, mais je peux m’approprier celle qu’on me propose et la conjuguer à mon goût.

eulry11.jpg A bon entendeur, à bon lecteur.

 Oui je trouve plus jouissif de dire «Qu’est-ce qui vous faudrait ?» que de présenter un projet clé en main en bon vendeur. Au bout du compte je fais ma chose de la responsabilité qu’on me confie. Si on me la confie c’est qu’on me fait confiance !

Voici son site : www.myspace.com/carlschlosser

Regardons Carl Schlosser interprèter Georgia on my mind http://www.youtube.com/watchv=omtNPEgc1bM

 

Carl Schlosser et Fabrice Eulry en disque

  En 1990, Carl Schlosser (saxophone ténor, flûte et clarinette) monte un quartet avec le regretté Pascal Chebel à la contrebasse, Vincent Cordelette le batteur de Claude Bolling, et Fabrice Eulry au piano. Un soir après avoir joué ensemble au slow-club (renforcés par Philippe Chagne, Laurent Galeazzi remplaçant alors Cordelette). Pascal Chebel se tue dans un accident de voiture en rentrant chez lui. C’est Jean-Pierre Rebillard qui le remplace pour le disque Back to live enregistré début 1991 au Petit-journal Montparnasse, disque qu’il partagent avec le trio Colas (qui enregistre au Flamingo). Très médiatisé, produit par Lionel Haidant ingénieur du son de Claude Bolling, il est primé, et connaît un bon succès commercial.

backtolive.jpg (Cliquez sur la pochette de Back to live pour le commander) 

2 réflexions sur “ENTREVUE AVEC CARL SCHLOSSER

  1. Pingback: CARL SCHLOSSER ET FABRICE EULRY UNE VIEILLE COMPLICITE | Le Canard du pianiste

  2. Bonjour Carl
    Merci pour ce bel hommage a Pascal. Ca me fait un bien fou, meme après toutes ces annees de voir coucher son nom sur le papier, de l ecouter aussi. J etais sa fiance, on s etait rencontres vous et moi en compagnie de mon Pascal quelques jours avant cet accident tragique qui est venu boulverse ma vie. …..

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*